l'urbanisation fait fleurir les clotures en Mongolie

Je viens de passer deux mois en Mongolie, plus exactement à Oulan-Bator, la capitale. J'ai été employée par un bailleur de fonds américain afin d'auditer le Système National de Gestion Territoriale ; le NLIS (en anglais ; National Land Information System). Avec Alastair Hill, nous formions une équipe de deux personnes ; lui pour l'analyse du système informatique, moi pour l'analyse des données foncières et de l'applicatif d'enregistrement foncier.

Quand nous sommes arrivés à ALACGaC, l'Administration Mongole des Affaires Foncières, de la Construction, de la Géodésie et de la Cartographie, le server duNLIS était complètement éteint. « Tout le monde se plaint de cet outil et nous ne comprenons pas comment ça marche alors nous l'avons éteint » nous dit la personne en charge du server.

 

La Mongolie fut un temps connue comme le « pays sans clôtures » où les chevaux sauvages couraient à travers les steppes et où les mongols vivaient de nomadisme en élevant troupeaux de chèvres, de rennes, de bétail ou de chameaux. Aujourd'hui le pays a changé, les nomades ne font plus face aux dures conditions de vie des steppes et les yourtes se sont agglutinées petit à petit autour des trois plus grandes villes pour créer des bidonvilles. L’accès à l'eau et à tout autre service y est évidemment précaire, les troupeaux ont disparus par manque de place, le confinement social reste difficile à tenir pour tous ces anciens nomades et les limites de propriété ont commencé à voir le jour ; la vie est-elle finalement plus facile aujourd'hui qu'elle ne l’était hier en Mongolie ? En réalité, ce pays est en grande mutation car l’économie a explosé depuis deux décennies et le gouvernement peine à faire face à tous ces changements radicaux par grand manque de moyens.

Les grandes idées ne manquent pas pourtant, c'est même pourquoi en l'an 2000, un ambitieux programme fut lancé pour la mise en place d'un système de gestion territoriale. C'est ainsi que près de 300,000 parcelles ont été mesurées pour servir le développement urbain et rural de la Mongolie. Malheureusement, les standards de données cartographiques nécessaires à la mise en place de ce genre de système n'ont pas été définis avec suffisamment de clairvoyance et de précision. Il en résulte aujourd'hui une grande confusion dans le numérotage parcellaire créant des conflits fonciers majeurs. Pour moi qui venait d'Afghanistan où les conflits fonciers étaient avant tout le résultat de guerres ethniques ancestrales, je regardais d'un très mauvais oeil le fait que les outils mêmes puissent créer ce genre de conflit en Mongolie, pays où la notion de « propriété » n'existe pas. Une semaine après notre arrivée, le server re-démarré, une pile de documents d'un mètre douze de haut, beaucoup de discussions avec les membres d'ALACGaCen charge du NLIS et des neurones déjà bien agités, Alastair et moi-même faisons la triste constatation que la technologie apportée cette dernière décennie avait été mise en place de manière trop superficielle sans tenir compte du manque de connaissances initiales des mongols en matière de systèmes informatisés.

La connaissance des cartes, elle, ne manque pas. Tout comme en Afghanistan, les russes ont procédé à de grandes campagnes de cartographie sur l'ensemble du territoire jusqu'à la fin des années 90. De l’échelle du 1/2000 à l’échelle du 1/2,000,000 le pays fut mesuré dans ses moindres détails répertoriant ainsi la riche composition du sol et du sous-sol de ce vaste pays. Aujourd'hui, les géodésiens et cartographes mongols protègent ce patrimoine en numérisant ces cartes. Pour cette opération, l'adaptation à l'outil informatique pour géo-référencer ces planques du système d'origine dit de Krassowsky vers le nouveau système de projection UTM ne fut pas un problème ; c'est même avec animation que les spécialistes mongols vont vous parler de paramètres de transformation. Cette constatation m'a rassurée quant à la mise en place d'un système cadastral basé sur les standards internationaux de rigueur pour ce genre d’opération.

 

La ré-implémentation du NLIS est une nécessité évidente, voire même une urgence mais elle est déjà dépassée au vue de la mise en place d'autres systèmes d'information géographique en Mongolie enregistrants des informations territoriales nombreuses et importantes ainsi que des titres fonciers. L'exercice du NLIS aujourd'hui consisterait d'abord à réconcilier l'ensemble de ces informations foncières parsemées dans différentes organisations autour d'un système commun standardisé. Ce système commun contribuerait à améliorer de la transparence en matière de connaissance du territoire, permettrait ainsi une collecte des taxes d'habitation mieux régularisée et par conséquent un développement plus efficace. Par contre cette ré-implémentation du NLIS devra s’opérer en se penchant sur la question de la gestion de la coexistence des différentes formes d’occupations et de droits fonciers (dont le droit de propriété), puis sur la méthodologie du système cadastral à mettre en place en Mongolie et enfin par un programme intense et régulier de formation d'experts en matière de système informatisé utilisant une technologie de pointe.

 

Anne Girardin 

 


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